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2012

 

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Méditation père Gilles- Agriculture/syndicalisme/foi chrétienne

Méditation de fin de soirée du mercredi 8 septembre.


Je voulais initialement, chers amis agriculteurs, introduire par des propos un peu humoristiques l’intervention de ce soir par une évocation des hauts faits de Damien devant le Fouquet’s ou l’Elysée mais cette nuit, et c’est l’avantage d’être un peu insomniaque, je relisais la merveilleuse méditation du pape Benoit XVI aux Bernardins à Paris. Alors m’est venue l’idée d’une méditation sur le travail agricole et ce qu’il a à dire à nos contemporains. Le point de départ de ma réflexion a été cette phrase, prononcée avec force, je me souviens encore de l’intonation et du regard du pape quand il s’est comme exclamé « Dieu travaille! » dans le cadre d’une méditation sur les racines monastiques de la culture européenne, « Ora et Labora », « Prière et travail »


Il n’y a évidemment pas que les agriculteurs qui travaillent mais je crois profondément qu’il y a un rapport spécial entre le travail agricole et l’œuvre du Dieu créateur. « Mon Père et moi sont à l’œuvre » , travaillent littéralement, dit Jésus en saint Jean. On est ici bien au-delà de la promotion du travail comme valeur, si enracinée dans la mentalité paysanne traditionnelle, on se situe au niveau de l’analogie entre le travail de l’agriculteur et l’œuvre du Dieu créateur. Avant d’entrer un peu plus profondément dans cette analogie, je voudrais de suite évacuer une réduction aussi plate que fréquente, du travail agricole à une sorte de conservation de la nature. En méditant sur l’analogie entre votre travail et l’œuvre, l’opus, du Créateur, je ne suis absolument pas sur le terrain misérable de ceux qui voudraient réduire, avec un soupçon de condescendance, le métier d’agriculteur à une sorte de gardiennage de la nature. Non, on ne se situe pas à ce niveau là. On est au niveau du rapport profond à la Création….Je sais combien, sans aucune parole, un paysan lorrain ce n’est pas loquace, guère plus qu’un paysan beauceron, je sais combien mon père, ce vieux paysan maintenant, m’a ouvert à la contemplation de Dieu à travers le mystère et la beauté de la Création. Je suis quasiment certain que sur son tracteur, même quand la radio s’est invitée dans les cabines, mon père priait, à sa façon, mais d’une façon qu’il a su me transmettre, sans aucune parole.


Il y a également la réalité mystérieuse mais réelle et profonde de la coopération à la création. Les agriculteurs ne sont pas les seuls à coopérer à l’œuvre de Dieu mais il y a un lien très particulier, tissé de patience, de respect au travail de Dieu, de ce Dieu qui a tiré son chef d‘œuvre, l‘homme du limon de la terre. Que serait notre Beauce sans cet impact, magnifique quoiqu’on en dise, jusque dans son austérité, des paysans qui ont su si admirablement façonner cet espace immense, le façonner en profondeur, tout en respectant infiniment ce qui en fait la sobre beauté, ses ciels immenses…..il suffit de comparer l’impact du travail millénaire des paysans, sur la plaine et jusque dans leur habitat avec ce qu’a fait un demi siècle de pilônes et maintenant d’éoliennes. Je ne suis pas ici dans un registre d’esthétique nostalgisante. Non je suis dans le registre d’une action ferme, profonde, sans hésitation sur la création, la création pour un agriculteur n’est en rien une nature vierge à préserver à tout prix, et en ce sens il est en consonance profonde avec la tradition juive et chrétienne, (le fameux « soumettez la » de Gn 2, 28) il s’agit d’une action résolue mais qui connait la patience, une action humble en quelque sorte, résolue mais respectueuse. Benoit XVI terminait sa méditation des Bernardins sur une évocation de l’humilité de l’homme en travail comme écho à l’humilité de Dieu qui lui-même s’est mis au travail. Cette humilité, cette conscience que la création ne peut être violentée, violée même, vous l’avez, vous la portez en vous. J’entendais Luc l’autre jour me dire combien il était comme peiné de voir que la terre n’était pas prête à recevoir le colza qu’il voulait semer avant la pluie. Ca motte, me disait-il. Ca motte. Eh oui, vous savez mieux que quiconque que la terre, comme une épouse, on ne la prend pas par force.


Et je crois que c’est à ce niveau, que vous avez quelque chose d’essentiel à apporter au monde actuel. Ne vous souciez pas trop des questions d’image. A ce propos, la situation des paysans ressemble un peu à celle de l’Eglise, comme paralysés, obnubilés, par la conscience d’avoir une mauvaise image. Vous devez y travailler bien sûr, vous devez faire valoir vos justes revendications, et vous le faites plutôt bien, mais ce que vous avez de plus profond à apporter à nos contemporains n’est pas réductible à des questions de communication, cela se situe à un niveau beaucoup plus profond. Celui entre autres d’un rapport juste, à la fois décomplexé et aimant, à la Création..


Je terminerais par une note très personnelle. Vous le savez, vous l’avez j’espère remarqué, nonobstant l’amour qu’un pasteur doit avoir pour toutes ses brebis, j’ai personnellement une tendresse toute particulière pour les agriculteurs. Et pourtant, pourtant j’éprouve toujours une certaine difficulté à communiquer avec eux. Je croyais que c’était la sainte horreur, quasi maladive chez moi que j’ai pour la technique. Alors quand des paysans, surtout les plus jeunes se mettent à parler tracteurs et matériel, et ça leur arrive, ça me met dans un état. Et là aussi, je me disais cette nuit qu’il y avait, au cœur même de cette fascination apparente pour la technique, qu’on aurait tort à ranger au seul rayon d’un matérialisme étriqué, quelque chose qui vous est propre et que vous pouvez apporter à notre société tellement minée par la tentation du découragement, de l’abdication. Je m’explique, cela relève peut-être aussi de cette conscience mêlée d’un pouvoir, clairement assumé sur la création, il y a de ça et pas seulement le désir un peu pénible de rouler les mécaniques face aux voisins, dans cette joyeuse confiance dans la technique, et, dans le même mouvement, du nécessaire respect pour cette même création. Respect qui ne doit rien ou presque à des raisons morales mais parce que vous savez d’instinct que la terre, elle est plus grande que vous et que chaque année est fondamentalement nouvelle, différente de la précédente. Conscience juste donc d’un pouvoir mais aussi des limites inhérentes à ce pouvoir, tel est peut-être le trésor caché, pour reprendre une des nombreuses métaphores agricoles de l’Evangile, que vous pouvez apporter au monde actuel. A vous, et là vous êtes très forts, d’en trouver les moyens.


Pardonnez cette méditation aussi longue que confuse, mais elle n’a d’autre objectif que de vous dire combien je suis persuadé, comme prêtre et comme citoyen, que, vous les agriculteurs, vous avez un service éminent à rendre à notre société, par delà même votre mission, noble entre toutes, de nourrir les hommes (et pas forcément de faire rouler des voitures avec des biocarburants…mais là c’est une autre affaire), par delà aussi votre contribution trop souvent malmenée à l’économie de notre beau pays.


Je vous remercie, je te remercie cher Damien, et je vous assure que vous êtes chaque jour, présents dans ma prière de pasteur, avec une place toute particulière.

 

+Gilles

 

 
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