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Secteur d’Etampes, le 8 octobre 2010

Le Bienheureux John Henry Card. Newman (1801-1890),
« penseur invisible »[1] de Vatican II (1962-1965)
- I. le développement du dogme
- II. La conscience
- III. L’Eglise
Introduction – Quelques biographiques sur Newman
Né à Londres en 1801, John Henry est l’aîné de 6 enfants. Profondément marqué par une expérience spirituelle vécue à l’âge de 15 ans (« Myself and my Creator » , sa première conversion), il passe plus de 25 ans de sa vie à l’Université d’Oxford (1817-43) comme étudiant (Trinity College) puis comme enseignant, directeur d’études et chercheur (fellow d’Oriel College), mais aussi comme pasteur anglican (de St Mary’s, la paroisse universitaire), devenant le prédicateur le plus écouté et le plus influent de tout le pays : ses Sermons Paroissiaux, publiés en huit volumes, restent un des sommets de la prédication chrétienne des deux derniers siècles. Découverte des Pères de l’Église /« Mouvement d’Oxford ».
Sa conviction grandissante que l’Église catholique romaine est le véritable successeur de l’« Église des Pères » le conduit, au prix d’énormes sacrifices personnels mais sans rupture sur le plan intellectuel, à quitter l’Église anglicane le 9 octobre 1845 pour rallier l’Église catholique (après avoir achevé son Essai sur le Développement de la Doctrine Chrétienne). Il est désormais convaincu que « la communion actuelle de Rome est…celle qui se rapproche le plus de l’Eglise des Pères »). Ordonné Prêtre en 1947 à Rome. En 1848, il fonde l’Oratoire de saint Philippe Neri en Angleterre.
Mis au ban de la société anglicane et protestante de son pays, il écrit en 1864, pour répondre à une attaque contre son intégrité personnelle (et l’honnêteté de sa démarche spirituelle et intellectuelle), son Apologia pro vita sua. L’ouvrage, qui est considéré comme l’une des grandes biographies intellectuelles de tous les temps, connaît un succès spectaculaire qui réhabilite largement son auteur dans l’opinion publique anglaise. Il cherche à servir loyalement, grâce à ses immenses dons intellectuels et spirituels, sa nouvelle Église qu’il veut « préparer » pour accueillir les nouveaux convertis qui le rejoignent dans son sillage. Celle-ci ne sait guère que faire, cependant, d’un homme aussi brillant, possédant une pensée aussi originale, et ce n’est qu’en 1879 qu’il obtient la reconnaissance qu’il mérite lorsque le nouveau pape, Léon XIII, le nomme cardinal. Sa devise : Cor ad cor loquitur (« le cœur parle au cœur » cf. St François de Sales).
C’est surtout au XXe siècle que sa pensée marquera profondément l’Église, au point que Jean Guitton l’appellera « le penseur invisible de Vatican II ». Déclaré « vénérable » par Jean-Paul II en 1991, il a été béatifié le 19 septembre 2010 (et, ce, après l’authentification en 2009 d’un miracle attribué à son intercession). Grâce à un évêque français, le Cardinal Honoré, il est cité 4 fois dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique. Parmi les auteurs du 19ème et 20ème siècle, ne sont cités que 2 autres figures : Ste Thérèse de l’EJ et St Jean-Marie Vianney (curé d’Ars)! Paul VI voyait en lui un « génial précurseur de Vatican II », tandis que Benoît XVI le considère comme un des « grands maîtres de l’Eglise ». Théologien, historien, philosophe, prédicateur, romancier, poète, accompagnateur et guide spirituel, Newman est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages et d’une vaste correspondance d’un grand intérêt (30 volumes).
I - La question du développement du dogme chez Newman comme source d’inspiration de Vatican II.

A – Introduction
B - Essai sur le Développement de la Doctrine Chrétienne, 1844.
« Si le christianisme est une religion universelle, adaptée non seulement à un lieu et à une période, mais à tous les lieux et tous les temps, il doit forcément varier dans ses relations avec le monde qui l’environne, et donc se développer » (Dev., 58).
C – Un exemple biblique, quatre images et un modèle (Marie, Trône de la Sagesse).
Newman rappelle que toute la Bible est « écrite selon le principe du développement » et il donne un exemple biblique simple. Quand St Jean dit à ses disciples, la veille de sa Passion : « Je vous donne un commandement nouveau…(Jn 13,34) », c’est bien un « commandement ancien » qu’ils avaient « depuis les origines » (cf. Lv 19,18). Donc « nouveau » veut bien dire « accompli » et non pas « additionnel » ou « ajouté » ! « Je ne suis pas venu abolir mais accomplir la Loi » dit Jésus (Mt 5,17) – cf. Dév., 95.
Selon Newman, dans « l’analogie de la croissance physique, (…) les parties et les proportions de la forme développée, bien qu’ayant changé, correspondent à celles de son état rudimentaire. L’animal adulte a la même structure qu’à sa naissance. « Les petits oiseaux ne deviennent pas des poissons en grandissant » et « l’enfant ne dégénère pas en un de ces animaux sauvages ou domestiques auxquels il doit, par nature, commander. Vincent de Lérins adopte cette comparaison en l’appliquant clairement à la doctrine chrétienne. ‘Que la religion des âmes, dit-il, imite la loi des corps. Ceux-ci, à mesure que les années passent, se développent en déployant leurs justes proportions, mais demeurent spécifiquement ce qu’ils étaient. Petits sont les membres d’un bébé, ceux d’un jeune homme sont plus grands, mais ce sont les mêmes’ » (Dév., 218, sur la « préservation du type » - cf. infra).
« On dit quelquefois…que le fleuve est plus limpide près de sa source. L’image est belle, mais elle ne s’applique pas à l’histoire d’une philosophie ou d’une croyance, qui, au contraire, est plus équilibrée, plus pure, et plus forte, quand son lit s’approfondit, s’élargit et devient plus ample » (Dév., 66).
Et Newman de conclure : « Dans le monde d’en haut, il en va autrement, mais ici-bas, vivre, c’est changer ; être parfait, c’est avoir changé souvent ». Il dit cela après rappelé que « l’idée (c’est-à-dire, la substance du christianisme) change (avec les circonstances) afin de rester fidèle à elle-même » (Dév., 67).
Newman, l’homme de prière, louait la Sainte Vierge, le « Trône de la Sagesse » comme un « modèle de foi, tant dans la réception que dans l’étude de la foi…(Non seulement) elle lui donne son assentiment, mais elle la développe…». Newman se réfère à Marie dans St Luc – Marie, qui après la naissance du Verbe fait chair, « gardait toutes ces choses dans son cœur et les méditait » (Lc 2, 19). Par son obéissance, et grâce à son intelligence et sa mémoire biblique, elle déployait et développait le sens de tout ce qu’elle avait reçu. Ainsi, poursuit Newman, elle « symbolise en même temps la foi des simples et celle des Docteurs de l’Eglise qui cherchent, discernent, et définissent pour déterminer la limite entre vérité et hérésie… » (OUS XV, 328).
D - Sept « notes » ou critères d’un « développement authentique » (par opposition à une « corruption » ou à une « innovation »).
La « préservation du type » (1) ; la « continuité des principes » (2) ; la « puissance d’assimilation » (3) ; le respect de la « séquence logique » (4) ; « l’anticipation du futur » (5) ; la « conservation » de « développements passés » (6) ; et la « vigueur chronique » (7). Ex 1 pour la note 1 : le dogme de l’assomption de la Vierge /Ex 2 pour la note 3 : la « dignité de la personne humaine » (dans Vatican II) pour relire Gn 1,26 (« créé à l’image de Dieu ») /Ex 3 pour la note 7 : la vie religieuse…depuis St Antoine du désert.
E - Le dogme de l’immaculée Conception (1854) est accueilli par Newman comme un « développement authentique ». Cette doctrine ne fait qu’exprimer clairement ce qui est déjà « implicite dans la doctrine patristique d’après laquelle Marie est la seconde Eve » (Pusey, 63) – doctrine qui disait cela en méditant la salutation de l’ange à Marie : « réjouis-toi, Marie, pleine de grâce, le seigneur est avec toi » (Lc 1,28).
F - Vatican II (1962-65) : « l’aggiornamento » et le « ressourcement » (biblique, patristique, et liturgique).
Une des 4 grandes constitutions du Concile, adoptée en 1965, Dei Verbum (Constitution sur la Révélation divine) rejoint l’idée newmanienne du « développement » en parlant de « croissance » de l’intelligence de la foi, dans la fidélité au dépôt de la foi apostolique.
(La) Tradition qui vient des apôtres se poursuit dans l'Eglise, sous l'assistance du Saint-Esprit: en effet, la perception des choses aussi bien que des paroles transmises s'accroît (se développe), soit par la contemplation et l'étude des croyants qui les méditent en leur coeur (cf. Lc 2,19 ; 2,51), soit par l'intelligence intérieure qu'ils éprouvent des choses spirituelles, soit par la prédication de ceux qui, avec la succession épiscopale, reçurent un charisme certain de vérité. Ainsi l'Eglise, tandis que les siècles s'écoulent, tend constamment vers la plénitude de la divine vérité (cf. Jn 16,13), jusqu'à ce que soient accomplies en elle les paroles de Dieu. »
« La sainte Tradition et la Sainte Ecriture sont donc reliées et communiquent étroitement entre elles. Car toutes deux, jaillissant d'une source divine identique, ne forment pour ainsi dire qu'un tout et tendent à une même fin. En effet, la Sainte Ecriture est la parole de Dieu en tant que, sous l'inspiration de l'Esprit divin, elle est consignée par écrit; quant à la sainte Tradition, elle porte (transmet) la parole de Dieu, confiée par le Christ Seigneur et par l'Esprit-Saint aux apôtres, et la transmet intégralement à leurs successeurs, pour que, illuminés par l'Esprit de vérité, en la prêchant, ils la gardent, l'exposent et la répandent avec fidélité: il en résulte que l'Eglise ne tire pas de la seule Ecriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation. C'est pourquoi l'une et l'autre doivent être reçues et vénérées avec un égal sentiment d'amour et de respect » (DV 8-9).
Conclusion : actualité du « développement » du dogme pour comprendre « l’herméneutique de continuité », appliquée à Vatican II, si chère à Benoît XVI. Exemple : Dignitatis Humanae (et la liberté religieuse) rejetée comme innovation par Mgr Lefebvre !
« Les problèmes de la réception (du Concile Vatican II), disait Benoît XVI (le 22/12/05), sont nés du fait que deux herméneutiques contraires se sont trouvées confrontées et sont entrées en conflit. L'une a causé de la confusion, l'autre, silencieusement mais de manière toujours plus visible, a porté et porte des fruits. D'un côté, il existe une interprétation que je voudrais appeler « herméneutique de la discontinuité et de la rupture »; celle-ci a souvent pu compter sur la sympathie des mass media, et également d'une partie de la théologie moderne. D'autre part, il y a « l’herméneutique de la réforme », du renouveau dans la continuité de l'unique sujet-Eglise, que le Seigneur nous a donné; c'est un sujet qui grandit dans le temps et qui se développe, restant cependant toujours le même, l'unique sujet du Peuple de Dieu en marche.
‘Il est nécessaire que cette doctrine certaine et immuable, qui doit être fidèlement respectée, soit approfondie et présentée d'une façon qui corresponde aux exigences de notre temps. En effet, il faut faire une distinction entre le dépôt de la foi, c'est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérée doctrine, et la façon dont celles-ci sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée’ (disait Jean XXIII cité ici par Benoît XVI)…Aujourd'hui, nous voyons que la bonne semence, même si elle se développe lentement, croît toutefois et que croît également notre profonde gratitude pour l'œuvre accomplie par le Concile » !
II – La conscience chez Newman et Vatican II
Introduction : Newman et Benoît XVI
A- Qu’est-ce que la conscience (en bref) ?
CEC 1795 La conscience est le centre le plus intime et le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est le seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre.
1796 La conscience morale est un jugement de la raison par lequel la personne humaine reconnaît la qualité morale d’un acte concret.
1797 Pour l’homme qui a commis le mal, le verdict de sa conscience demeure un gage de conversion et d’espérance.
1798 Une conscience bien formée est droite et véridique. Elle formule ses jugements suivant la raison, conformément au bien véritable voulu par la sagesse du Créateur. Chacun doit prendre les moyens de former sa conscience.
1799 Mise en présence d’un choix moral, la conscience peut porter soit un jugement droit en accord avec la raison et avec la loi divine, soit au contraire, un jugement erroné qui s’en éloigne.
1800 L’être humain doit toujours obéir au jugement certain de sa conscience.
1801 La conscience morale peut rester dans l’ignorance ou porter des jugements erronés. Ces ignorances et ces erreurs ne sont pas toujours exemptes de culpabilité.
1802 La Parole de Dieu est une lumière sur nos pas. Il nous faut l’assimiler dans la foi et dans la prière, et la mettre en pratique. Ainsi se forme la conscience morale.
B - Newman et la conscience dans la « Lettre au Duc de Norfolk » (1875)
En 1875, Newman défend la conscience en décrivant ce qu’elle est dans le dessein du Créateur et il rappelle que c’est précisément la « raison d’être » du pape que « défendre la conscience » (cf. Diff. II, 253)[2] ! Avec un humour très British, Newman note que si, dans un dîner, il était obligé « de porter un toast à la religion », il boirait « à la santé du pape » - ou plutôt « à la conscience d’abord, puis seulement, au pape » (Diff. II, 261). Pourquoi ? Parce que le pape ne peut défendre autre chose que ce que Dieu lui a révélé sur la dignité de la personne humaine, créée « à l’image de Dieu » (Gn 1, 26).
« Je prétends, écrit Newman, que [Dieu] est doué d’un certain caractère qu’en langage humain nous appelons éthique. Il possède les attributs de la justice, de la vérité, de la sagesse, de la sainteté, de la bonté et de la miséricorde, qui sont des traits éternels de sa nature et la loi même de son être, ne faisant qu’un avec lui…Quand il devint Créateur, il imprima cette Loi, qui n’être autre que lui-même, dans l’intelligence de toutes ses créatures raisonnables » (Diff. II, 246). En citant St Thomas, il rappelle ce qu’est la « loi naturelle » : « une empreinte de la lumière divine en nous », une « participation de la créature rationnelle à la loi éternelle ». Cette loi, « telle qu’elle est perçue par l’esprit de la personne singulière, est appelée conscience ».
Contrairement à « l’opinion courante de notre époque » [déjà le conformisme utilitaire et libéral de nos contemporains !], poursuit Newman, la « conscience » est la « voix de Dieu » et non pas « en quelque sorte une création de l’homme » (Diff. II, 247). La « conscience n’est pas un égoïsme clairvoyant, ni un désir d’être conséquent avec soi-même, mais un messager de Celui qui, dans la nature et dans la grâce, nous parle derrière un voile, nous instruit et nous gouverne à travers ses représentants. La conscience est le vicaire originel du Christ » - [ou, autre trad., « le premier de tous les vicaires…] (Diff. II, 248).
Cela n’est possible selon Newman que si l’on écarte cette « contrefaçon » de la conscience qu’est le « droit de la volonté propre » que ses contemporains - comme les nôtres – substituent volontiers à la conscience rejetée parce que considérée comme un « sévère moniteur » qui enjoint de faire le bien et d’éviter le mal ! Quand il s’agit des « droits de la conscience », au sens populaire du terme, il s’agit de pouvoir « penser, parler, écrire, et agir selon son propre jugement, sans référence aucune à Dieu » en étant « son propre maître en toute chose » et en ne « demandant l’avis de personne ». Bref, il s’agit de la « licence » (Diff. II, 250) de faire ce que l’on veut quand on veut.
Dans une formule bien frappée, Newman rappelle, cependant, que « la conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs ». Il s’agit de respecter notre nature, notre dignité humaine, et de ne pas nous couper de ce Dieu qui nous a créés à son image. C’est garantir notre liberté authentique que de s’ouvrir et d’obéir à la Parole de Dieu faite chair livrée pour que nous ayons la vie et qui est cette « Vérité qui nous rend libre » (cf. Jn 8,32). Pour la plupart des gens, cependant, la « liberté de conscience, c’est de se passer de la conscience, c’est d’ignorer le Législateur et Juge [à savoir Dieu] et de se libérer de toute obligation invisible » (Diff. II, 250). Quand les papes du XIXème (Grégoire XVI et Pie IX) dénonçaient la « liberté de conscience », c’est cela qu’ils dénonçaient dans l’idéologie libérale naissante…qui fait tant de ravage aujourd’hui. Si les totalitarismes du XXème siècle ont bafoué la conscience, l’hédonisme libéral (libertaire) et relativiste de notre époque tend à dissoudre la possibilité d’une ouverture à la Vérité transcendante qui fonde la liberté authentique !
C - La conscience dans les textes de Vatican II
« Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d'aimer et d'accomplir le bien et d'éviter le mal, au moment opportun résonne dans l'intimité de son coeur: "Fais ceci, évite cela"(Ps 137). Car c'est une loi inscrite par Dieu au coeur de l'homme; sa dignité est de lui obéir, et c'est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. C'est d'une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s'accomplit dans l'amour de Dieu et du prochain… » (Gaudium et Spes n°16).
Poursuivant sur la « grandeur de la liberté », les Pères du concile lève sur que l’on entend par « vrai liberté » : « C'est toujours librement que l'homme se tourne vers le bien. Cette liberté, nos contemporains l'estiment grandement et ils la poursuivent avec ardeur. Et ils ont raison. Souvent cependant ils la chérissent d'une manière qui n'est pas droite, comme la licence de faire n'importe quoi, pourvu que cela plaise, même le mal. Mais la vraie liberté est en l'homme un signe privilégié de l'image divine. Car Dieu a voulu le laisser à son propre conseil pour qu'il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à lui, s'achever ainsi dans une bienheureuse plénitude. La dignité de l'homme exige donc de lui qu'il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d'une contrainte extérieure » (GS n°17).
« Les hommes, rappellent les pères conciliaires,sont tenus de chercher la Vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Eglise ; et, quand ils l’ont connue, de l’embrasser et de lui être fidèle…le Concile déclare que…ce devoir concerne la conscience de l’homme et l’oblige, et que la vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance. Or, puisque la liberté religieuse que revendique l’homme dans l’accomplissement de son devoir de rendre un culte à Dieu concerne son immunité de toute contrainte dans la société civile, elle ne porte aucun préjudice à la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral de l’homme…à l’égard de la vraie religion… » (DH 1). Au troisième paragraphe, on lit : « C’est par sa conscience que l’homme perçoit et reconnaît les injonctions de la loi divine…Il ne doit donc pas être contraint d’agir contre sa conscience. Mais il ne doit pas être empêché non plus d’agir selon sa conscience, surtout en matière religieuse… » (Dignitatis Humanae n° 3).
D - Reprise du concile et de Newman dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique (1992) et dans l’Encyclique de Jean-Paul II, Veritatis Splendor (1993).
Dans sa partie morale, le CEC (au n°1778) parle de la conscience en citant évidemment Vatican II (puisque c’est le catéchisme du concile !) – le texte de GS 16 que nous avons vu p.4 - mais aussi Newman et sa « Lettre au Duc de Norfolk » :
« La conscience morale est un jugement de la raison par lequel la personne humaine reconnaît la qualité morale d’un acte concret qu’elle va poser, est en train d’exécuter ou a accompli. En tout ce qu’il dit et fait, l’homme est tenu de suivre fidèlement ce qu’il sait être juste et droit. C’est par le jugement de sa conscience que l’homme perçoit et reconnaît les prescriptions de la loi divine : ‘la conscience est une loi de notre esprit, mais qui dépasse notre esprit, qui nous fait des injonctions, qui signifie responsabilité et devoir, crainte et espérance …Elle est la messagère de Celui qui, dans le monde de la nature comme dans celui de la grâce, nous parle à travers le voile, nous instruit et nous gouverne. La conscience est le premier de tous les vicaires du Christ’ » cf. Diff. II, 248, déjà cité (CEC 1778).
Jean-Paul II, lui aussi, dans son encyclique de 1993, Splendor Veritatis, cite également Vatican II et Newman, confirmant ainsi leur accord :
« ‘La vraie liberté est en l'homme un signe privilégié de l'image divine. Car Dieu a voulu le laisser à son propre conseil (cf. Si 15, 14) pour qu'il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à lui, s'achever ainsi dans une bienheureuse plénitude’ (GS 17). S'il existe un droit à être respecté dans son propre itinéraire de recherche de la vérité, il existe encore antérieurement l'obligation morale grave pour tous de chercher la vérité et, une fois qu'elle est connue, d'y adhérer. C'est en ce sens que le Cardinal J. H. Newman, éminent défenseur des droits de la conscience, affirmait avec force : ‘La conscience a des droits parce qu'elle a des devoirs ’. Cf. Diff., II, 252 » (Jean-Paul II, Veritatis Splendor, n°34).
III- Newman, Vatican II et l’Eglise
L’Eglise dans l’Apologia Pro Vita Sua (1865).
1845 - l’année de sa conversion. Il est reçu dans la pleine communion de l’Eglise Catholique - étant désormais convaincu que « la communion actuelle de Rome est…celle qui se rapproche le plus de l’Eglise des Pères ». La paix qu’il éprouve d’être enfin dans l‘Eglise catholique en dit long sur son attachement inconditionnel à celle-ci. C’est ce qu’il décrit dans sa magnifique autobiographie spirituelle, l’Apologia, que l’on a comparé aux Confessions de st Augustin. « Depuis le moment où je suis devenu catholique…je n’ai pas abandonné l’étude des sujets théologiques, mais je n’ai pas eu à constater que mes convictions aient varié, et mon cœur n’a été troublé par aucune sorte d’inquiétude. J’ai été dans un état de paix parfaite…je n’ai jamais eu un seul doute…Lors de ma conversion, je ne me sentais pas une foi plus ferme dans les vérités fondamentales de la Révélation…, je n’avais pas plus de ferveur, mais il me semblait que je rentrais au port après avoir traversé une tempête, et la joie que j’en ai ressentie dure encore aujourd’hui sans qu’elle été interrompue » (Apologia, 421).
Newman annonce un autre concile…
Prophétiquement, Newman (qui avait décliné l’invitation à participer au concile Vatican I mais qui l’avait suivi assidûment) pressent qu’un autre concile sera convoqué pour le compléter…Dans une lettre de 1871, il tire argument de l’histoire des conciles : « Depuis des siècles, le saint siège applique le dogme de l’infaillibilité (dans ses définitions)… (Mais) il n’y a pas de vérité isolée, car chacune se situe par rapport à d’autres, et toutes s’harmonisent. (Ainsi) les dogmes relatifs à la Trinité ou à l’Incarnation, n’ont pas paru tous faits, mais seulement pas bribes. Un concile a déclaré une chose, un autre concile autre chose, et c’est ainsi qu’en son entier le dogme s’est construit. Dans sa première formulation il parut extrême, et donna lieu à des controverses qui, au deuxième et au troisième concile,. Ceux-ci ne renièrent pas ce qu’avait dit le premier, mais l’expliquèrent et le complétèrent. C’est ce qui va se passer maintenant… » (Letters and Diaries, vol. XXIV, 330). ….C’est à dire en 1959, lorsque Jean XXIII annoncera Vatican II (1962-65) ! Ce Concile a interprété de manière plus ample le dogme défini sous Pie IX. Dans la constitution dogmatique de Vatican II sur l’Eglise, Lumen Gentium, la « prophétie » de Newman s’accomplit magnifiquement !
((Le plan de Lumen Gentium : le « Mystère de l’Eglise » envisagée comme « sacrement » du Christ (LG I) ; l’Eglise comme « Peuple de Dieu » (LG II), puis vient « l’épiscopat » (LG III) et les laïcs (LG IV) tous appelés à la sainteté au titre de leur baptême (LG V)…Puis les « religieux » (LG VI), puis le « caractère eschatologique de l’Eglise », en chemin vers le ciel (LG VII) et, enfin, sa figure de proue, la « Vierge Marie » (LG VIII))).
L’Eglise dans l’article : De la consultation des fidèles en matière de doctrine (1859)
Dans un article de 1859, Newman avait déjà développé cette approche qui permet de situer l’infaillibilité pontificale dans le paysage plus large de l’ensemble des fidèles…qui n’est pas un simple troupeau inerte ! « le corps que forme l’ensemble des fidèles » (« the body of the faithful ») est un des témoins du fait même de la Tradition de la doctrine révélée. Leur consensus dans toute la chrétienté est la voix de l’Eglise infaillible » (Cons. 63). Si le pape et les évêques exercent une infailliblité « active », l’ensemble des fidèles y répond par une infaillibilité « passive ». Par exemple, lors de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception en 1854.
Voici un exemple édifiant de l’infaillibilité « passive » des fidèles lors de la crise arienne : « Le peuple catholique à travers la chrétienté et tout au long de son histoire fut le champion obstiné de la vérité catholique, ce qui ne fut pas toujours le cas des évêques…Et ceci peut-être afin de rappeler à l’Eglise…la grande leçon évangélique que ce ne sont ni les savants ni les puissants, mais les obscurs, les faibles et les ignorants qui constituent sa véritable force » (Arians, 445).
Vatican II accomplit la vision de Newman
C’est ce que confirme Vat. II et Lumen Gentium (II) qui décrit l’Eglise notamment comme « Peuple de Dieu » :
« Le Peuple saint de Dieu a part également à la fonction prophétique du Christ, en rendant un vivant témoignage à son endroit, avant tout par une vie de foi et de charité et en offrant à Dieu un sacrifice de louange, c'est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom (cf. Hébr. 13, 15). L'ensemble des fidèles qui ont reçu l'onction du Saint (cf. I Jn 2, 20 et 27) ne peut pas errer dans la foi; et il manifeste cette prérogative au moyen du sens surnaturel de la foi commun à tout le peuple, lorsque "depuis les évêques jusqu'au dernier des fidèles laïcs" (St Augustin), il fait entendre son accord universel dans les domaines de la foi et de la morale. C'est, en effet, dans ce sens de la foi éveillé et nourri par l'Esprit de vérité que le Peuple de Dieu, fidèlement soumis à la conduite du magistère sacré, accueille vraiment non pas une parole humaine mais la parole de Dieu (cf. I Thess. 2, 13), qu'il adhère indéfectiblement "à la foi qui fut une fois pour toutes transmise aux saints" (Jude 3), qu'il approfondit correctement cette même foi et la met plus pleinement en œuvre » (LG chap. II, n° 12).
Le concile redit, par ailleurs, l’appel de tous les fidèles à la sainteté…comme le faisait Newman en maints sermons (8 volumes en tout).
« Cette Eglise, dont le saint Concile expose le mystère, la foi lui reconnaît une sainteté sans défaillance. En effet, le Christ, Fils de Dieu, qui avec le Père et le Saint-Esprit est proclamé "le seul Saint", a aimé l'Eglise comme son épouse et s'est donné pour elle afin de la sanctifier (cf. Eph. 5, 25-26). Il l'a unie à lui comme son corps et l'a comblée du don de l'Esprit-Saint, pour la gloire de Dieu. Voilà pourquoi tous les membres de l'Eglise, tant ceux qui appartiennent à la hiérarchie que ceux qui sont dirigés par elle, sont appelés à la sainteté, selon l'expression de l'Apôtre: "La volonté de Dieu c'est votre sanctification" (I Thess. 4, 3; Eph. 1, 4).…Le Seigneur Jésus, Maître et Modèle divin de toute perfection, a prêché cette sainteté de la vie, dont lui-même est l'auteur et qu'il conduit à son achèvement, à tous et à chacun de ses disciples, quelle que soit sa condition: "Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait"(Mt. 5, 48). En effet, il envoya à tous le Saint-Esprit qui les incite intérieurement à aimer Dieu de tout leur coeur, de toute leur âme, de tout leur esprit et de toutes leurs forces (cf. Mc 12, 30), et à s'aimer les uns les autres comme le Christ les a aimés (cf. Jn 13, 34; 15, 12)… » (LG chap. V, n°39-40).
« Je veux un laïcat intelligent sans arrogance, bien formé, d’un langage ni téméraire, ni polémique. Des hommes qui connaissent leur religion et qui la pénètrent, sachant bien où ils se situent, conscients de ce qu’ils maîtrisent et de ce qu’ils ne maîtrisent pas, assez avertis de leur credo pour en rendre compte et férus d’histoire pour le défendre…En tout temps, le laïcat a été la mesure de l’esprit catholique. » (Conférence de 1851).
En conclusion : « il faut certes préparer les convertis à l’Eglise,...mais aussi préparer l’Eglise pour les convertis » (A.W. p. 397-8).
Pour prolonger, petite bibliographie:
Sur Newman:
-Keith BEAUMONT, Petite vie de John Henri Newman, Paris, DDB, 2005.
-Idem, Le Bienheureux, John Henry Newman, Paris, Editions du Signe, 2010.
-Card. Jean HONORE, John Henry Newman, un homme de Dieu, Paris, Cerf, 2005.
De Newman:
-Apologia pro vita sua, Ad Solem, Genève, 2003.
-Essai sur le Développement de la Doctrine Chrétienne, Ad Solem, Genève, 2007.
[1] disait le philosophe Jean Guitton.
[2] Diff. II, ou Certain Difficulties felt by Anglicans in Catholic Teaching, vol. 2, contient la “Lettre au Duc de Norfolk”.